N'IMPORTE OÙ HORS DU MONDE (prose poem)ANYWHERE OUT OF THIS WORLD (tanka)
Charles Baudelairetr. James Kirkup
Cette vie est un hôpital
où chaque malade est possédé
du désir de changer de lit.

Celui-ci voudrait souffrir
en face du poêle, et celui-là
croit qu'il guérirait à côté
de la fenêtre.

Il me semble que je serais
toujours bien là où je ne suis
pas, et cette question de
déménagement en est une que
je discute sans cesse avec
mon âme:

"Dis-moi mon âme, pauvre âme
refroidie, que penserais-tu
d'habiter Lisbonne?
Il doit y faire chaud et tu t'y
ragaillardirais comme un lézard.
Cette ville est au bord de l'eau;
on dit qu'elle est bâtie en marbre
et que le peuple y a une telle
haine du végétal,qu'il arrache
tous les arbres.
Voilà un paysage fait selon ton goût,
un paysage fait avec la lumière et
le minéral et le liquide pour les
réfléchir!"

Mon âme ne répond pas.

"Puisque tu aimes tant
le repos, avec le spectacle
du mouvement, veux-tu venir
habiter la Hollande, cette
terre béatifiante?
Peut-être te divertiras-tu
dans cette contrée dont tu
as souvent admiré l'image dans
les musées.
Que penserais-tu de Rotterdam,
toi qui aimes les forêts de mats
et les navires amarrés au pied
des maisons."

Mon âme reste muette.

"Batavia te sourirait peut-être
davantage, nous y trouverions
l’esprit de l'Europe marié à la
beauté tropicale."

Pas un mot.
- Mon âme serait-elle morte?

"En es-tu donc venue à ce point
d’engourdissement que tu ne te
plaises que dans ton mal?
S'il en est ainsi, fuyons
vers les pays qui sont les
analogies de la Mort -.
Je tiens notre affaire, pauvre âme!
nous ferons nos malles pour Tornéo.
Allons plus loin encore, à l’extrême
bout de la Baltique; encore plus
loin de la vie, si c'est possible;
installons-nous au pôle.
Là le soleil ne frise qu’obliquement
la terre, et les lentes alternatives
de la lumière et de la nuit
suppriment la variété et augmentent
la monotonie, cette moitié du néant ...
Là, nous pourrons prendre de longs
bains de ténèbres cependant que,
pour nous divertir, les aurores
boréales nous enverrons de temps en
temps leurs gerbes roses, comme des
reflets d'un feu d’artifice de l’enfer!"

Enfin, mon âme fait explosion et
sagement elle me crie:
"N'importe où! N'importe où!
pourvu que ce soit hors de ce monde!
This existence is
a hospital in which all
the sick are possessed
by an urge to change their beds.
- This one would like to suffer

in front of the stove;
that one thinks he'd get better
next to the window.
- But it seems to me I'd be
feeling much better always

wherever I'm not;
and this problem of having
to decide to move
is one I forever keep
on discussing with my soul.

"Soul - poor frozen soul -
what would you say to living
in Lisbon? Down there,
you could bask in the sunshine
like a lizard. That city

lies beside the sea;
they say it's built of marble
and that its people
so hate all kinds of green stuff
they have pulled up all the trees.

That kind of landscape
would suit your tastes; a landscape
all light and metal,
with water to reflect them."
- My soul did not give answer.

"As you so enjoy
doing nothing, enjoying
the spectacle of
others on the move, would you
care to reside in Holland,

that placid province?
You might find amusement in
that land you often
admired in the museums.
What about Rotterdam - you

who love the sight of
all those forests of masts, and
of ships that are moored
upon your own doorstep?" - But
my soul remained mute. - "You might

find Batavia
more to your liking? We'd find,
too, Europe's spirit
happily wedded there to
the beauty of the tropics."

- Still without a word.
Could my soul have passed away?
"Have you become so
case-hardened, you find pleasure
only in your own sickness?

If that is the case,
let us fly to those lands that
have analogies
with Death - I've got it, poor soul!
We'll pack our bags for Lapland!

Or even further!
to the extremities of
the Baltic! even
further away from life, if
such a thing is possible,

we'll instal ourselves
at the North Pole! There, the sun
only obliquely
touches the earth, and the slow
changes of light and darkness

kill variety
and augment monotony,
twin of nothingness.
There, we can enjoy long baths
of shadow; then from time to

time, the aurora
borealis will send us
its rosy bouquets
like reflections of fireworks
in set pieces out of Hell!"

Finally, my soul
burst out: "No matter where!
O, no matter where!
Just as long as it can be
anywhere out of this world!"

Trans. Copyright © James Kirkup 2003


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